Après plusieurs années de silence sur ce blog, j’avais envie de reprendre le fil de cette série consacrée aux parcours militaires de cette famille.
En 2016, j’avais évoqué le père, puis les cinq fils à l’aube de la Première Guerre mondiale. Pour refermer cette série, il reste à raconter ce que la guerre leur a réservé.
Lorsque le conflit éclate en août 1914, la fratrie est directement happée par la mobilisation.
En quelques semaines, André et Marie voient partir leurs cinq fils âgés de 21 à 30 ans.
L’aîné, Louis, né le 2 janvier 1884, a alors 30 ans. Marié à Antoinette DAUBROSSE depuis 1908, il est le père d’un petit André, né le 30 mai 1913, qui n’a qu’un an au début du conflit.
Vient ensuite Claude, né le 28 décembre 1885, âgé de 28 ans. Il a épousé Marie MOINE le 29 août 1910.
Jean, né le 21 mars 1888, a 26 ans lorsque la guerre commence. Marié depuis le 2 décembre 1911 à Augustine POTTIER, il est déjà père de famille : leur fils André, mon grand-père, est né le 16 octobre 1912.
Les deux plus jeunes frères sont Louis Henri, né le 26 mai 1891, âgé de 23 ans, et Jean Claude, né le 15 août 1892, qui n’a pas encore 22 ans au moment de la mobilisation.
Louis et Jean sont mobilisés dès le début du conflit, Claude les rejoint le 1er novembre 1914, tandis que Louis Henri et Jean Claude sont déjà sous les drapeaux lorsque la guerre éclate.
Derrière les mentions administratives des fiches matricules, on devine déjà ce que cela représente : non seulement deux parents voyant partir leurs cinq fils, mais aussi des épouses, de jeunes enfants, et toute une famille suspendue à l’attente de nouvelles.
On imagine difficilement l’angoisse qui a dû être la leur. À l’été 1914, comme tant d’autres familles, ils ne savent pas encore que la guerre sera longue, meurtrière, et qu’elle frappera leur foyer de plein fouet.
L’année 1915 est particulièrement terrible.
Le 16 février 1915, Claude est porté disparu au ravin des Meurissons, en Argonne. Pendant plusieurs mois, sa famille reste dans l’incertitude. Est-il mort ? blessé ? prisonnier ? Il faut attendre le 8 juillet pour qu’un avis le signale prisonnier à Coblence, puis le 17 juillet à Quedlinbourg. Un nouvel avis, daté du 27 février 1916, le situe ensuite à Zerbst. Claude ne sera finalement rapatrié d’Allemagne que le 18 janvier 1919. Derrière ces quelques mentions administratives, on devine de longs mois d’attente, d’inquiétude et d’espoir pour ses proches.
Mais Claude n’est pas le seul fils frappé cette année-là.
Le 6 avril 1915, Louis Henri est blessé à Bois-d’Ailly, dans la Meuse, et succombe à ses blessures. Quelques mois plus tard, le 16 juillet 1915, son frère Jean Claude est tué à l’ennemi au même endroit. Deux frères morts dans le même secteur, à quelques mois d’intervalle : la guerre s’acharne sur cette famille. Tous deux seront déclarés « morts pour la France ».
Louis, lui aussi, paie un lourd tribut. Le 18 avril 1915, il est blessé à la tête à Notre-Dame-de-Lorette par un éclat d’obus. Les suites sont graves : le 24 juillet 1915, il est réformé avec une pension de 5e classe pour trépanation. Bien plus tard, un arrêté ministériel du 13 mai 1927 lui attribuera la médaille de guerre.
Jean, enfin, ne sort pas indemne du conflit. Le 6 juin 1915, la commission des trois médecins de Bourges le fait passer dans le service auxiliaire. Le 27 août suivant, il est admis à l’hôpital pour une méningite cérébro-spinale, avant de rentrer au dépôt le 15 novembre 1915. Il est finalement envoyé en congé de démobilisation le 10 avril 1919.
Pour André et Marie, le bilan est terrible. Sur leurs cinq fils, deux sont morts pendant la guerre. Un troisième, Claude, a disparu pendant des mois avant que l’on apprenne sa captivité en Allemagne. Un quatrième, Louis, revient grièvement blessé. Quant à Jean, son état de santé l’éloigne lui aussi du service actif.
À travers le destin de cette fratrie, c’est toute la violence de la Première Guerre mondiale qui apparaît. Derrière les fiches matricules et les mentions administratives, il y a une famille éprouvée, des mois d’attente, des blessures, des deuils, et cette angoisse indicible de parents voyant leurs cinq fils engloutis par la guerre.
En reconstituant aujourd’hui le parcours de ces cinq frères, je découvre bien plus qu’une suite de dates et de mentions militaires. Je retrouve des hommes jeunes, âgés de 21 à 30 ans en 1914, dont plusieurs étaient déjà mariés, et dont deux étaient déjà pères.
Cette histoire m’est d’autant plus proche que Jean est mon arrière-grand-père. Marié à Augustine POTTIER depuis 1911, il était le père de mon grand-père André, né en 1912. Mon père, né en 1942, a bien connu Jean, mort en 1968. Pourtant, il ignorait totalement que son grand-père avait participé à la Première Guerre mondiale.
Plus surprenant encore, dans les souvenirs familiaux, mon père comme ma grand-mère pensaient que les deux frères morts pendant le conflit étaient les aînés. Les archives montrent au contraire que ce sont les deux plus jeunes, Louis Henri et Jean Claude, qui ont été tués en 1915, à quelques mois d’intervalle, au même endroit, à Bois-d’Ailly.
J’ai l’impression que, dans la famille, cette guerre est longtemps restée un sujet presque tabou. Peut-être par pudeur. Peut-être parce que la douleur, les blessures et les deuils étaient trop lourds à transmettre.
Les archives ne disent pas tout, mais elles permettent au moins de redonner une place à ceux dont l’histoire s’était peu à peu effacée des mémoires familiales. À travers ces quelques lignes retrouvées dans les registres militaires, ce sont cinq frères, leurs parents, leurs épouses et leurs enfants qui réapparaissent peu à peu derrière l’Histoire.


















